Monday, October 31

Les Parfums. Histoire, Anthologie, Dictionnaire - Elisabeth de Feydeau - nouveau livre sur les parfums



Il n'y a pas de meilleure preuve que le Parfum est Culture que les 1216 pages du magnifique ouvrage anthologie signé par Elisabeth de Feydeau et publié avec le concours de Firmenich.
Dans Les Parfums : Histoire, Anthologie, Dictionnaire l'auteur explore l'univers du parfum, son histoire et son présent à travers une triple démarche (une épopée du parfum, une anthologie et un dictionnaire) et insiste notamment sur le XXeme siècle exploré à travers les grands parfums. Le mérite de ce livre est énorme puisqu'il s'inscrit dans la démarche d'Annick le Guérer et arrive à condenser d'une manière encyclopédique la richesse énorme du monde des parfums.
Quand j'ai lu les pages signées par les grands compositeurs de parfums d'aujourd'hui (Alberto Morillas, Jacques Cavallier, Jacques Polge, François Demachy, Mathilde Laurent, etc.) j'ai eu un soudain désir de brûler pour hérésie toutes les équipes de marketing et de jeter dans le Styx les tonnes de parfums inutiles. Le Marketing s'écrit avec M comme mort et masse car cette agonie est l'écho de la parfumerie industrielle mainstream. L'âme des créateurs a été emprisonnée, voilà ce que les 100 pages du chapitre "Propos de parfumeurs" dévoilent à travers des textes qui n'ont jamais été exposés au public et signées par 21 compositeurs de parfum.
On n'a pas accès à cette beauté intérieure et à cette richesse anoblie par le savoir car l'idée naissante d'un parfum, sa Culture, est victime d'un double carnage signé Commerce et Communication. Il faut écouter le parfumeur car c'est lui le joyau d'une maison de parfum et le seul auteur d'un parfum.
L'anthologie d'Elisabeth de Feydeau donne la parole à des parfumeurs pour expliquer leur travail, leur vision, leur philosophie et grande culture olfactive, malheureusement occultée par la manière dont cette industrie c'est habituée à fonctionner. On connaît très peux ces grands artistes qui sculptent l'invisible. Comment ne pas obéir au Parfum quand l'auteur parle et maîtrise le mot avec autant de grâce qu'il maîtrise l'Odeur?.
En même temps, certains textes s'érigent aussi dans un manifeste du parfum qui explique après des années ce qu'on appelle de manière assez vulgaire "tendance". Il n'y a pas de Tendance, il y a le Style d'un parfumeur qui s'impose à ceux qui pensent saisir l'air du temps à travers des études très chères. Toute la transparence des années 90, même quand cette transparence n'était plus aquatique, porte un nom - Alberto Morillas. Esthète de la Nature, aux racines ibériques de l'aride Andalousie dans un paysage helvétique "imbibé" d'eau, il va cultiver l'eau rêvée, sublimée par la mémoire, à travers l'idée de jardin clos, maîtrisée et cultivée, à la fois présence imaginaire et réelle car il s'est énormément investi dans son propre jardin à Genève.
Jacques Polge parle du parfum comme un conservateur des infinis visages du vivant qui doit laisser des traces de son passages, non des preuves car seules les traces font rêver. "On ne crée jamais de nouvelles odeurs, mais de nouveaux parfums. Il m'apparaît donc indispensable de définir un territoire olfactif à partir de parfums anciens ou disparus pour les transformer."
Jacques Cavallier évoque une phrase de Picasso qui le poursuit depuis toujours et insiste sur l'importance d'oser dans la création du parfum car maintenant "nous avons la possibilité de créer des effets que la Nature s'interdit".
Olivier Pescheux parle des parfums d'anticipation et imagine les parfums d'utopie pour projeter le lecteur vers un futur imaginaire. Son texte porte le parfum dans le nouveau siècle à travers une vision innatendue.
Pour François Demachy "Le parfum est un métier vivant en permanente mutation sur des bases éternelles", son texte est d'une riche profondeur.
100 pages de pensée pure sur le parfum et la création, voilà ce que j'attendais depuis longtemps car tout manifeste d'un grand créateur est comme un ingrédient magique qui accélère la germination de cette belle graine - la Haute Parfumerie.


La prouesse magistrale de réunir tout un savoir et de l'expliquer dans Les Parfums : Histoire, Anthologie, Dictionnaire se heurte parfois à une vision très française de la parfumerie et de l'histoire. Il y a des lacunes assez importantes au niveau de l'histoire du parfum qui s'expliquent par le manque presque total des lectures dans une autre langue. Il y a tout un savoir ancien écrit en anglais, italien ou allemand qui manque pour la simple raison qu'il n'a jamais été traduit en français. Je pense notamment au domaine de la création et de la science. Il y aussi beaucoup d'aspects de l'histoire du parfum au XIX et XXeme siècle avec lesquels je ne suis pas du tout d'accord (notamment quelques grands parfums) puisque on perpétue des stéréotypes sans avoir senti les parfums de l'époque pour en tirer la juste conclusion. Par exemple les inexactitudes sur Coty et Guerlain et toute l'époque 1880-1940.
Il y a aussi les mêmes erreurs sur les aldéhydes, la naissance du parfum Chanel No5 et sa filiation olfactive, l'auteur ne me semble pas au courant avec les dernières recherches ni avec les parfums français de l'époque qui étaient des succès mais aussi des innovations olfactives.
Une erreur qui se retrouve souvent dans l'ouvrage est la date du Livre de Septimus Piesse, il y a 3 dates différentes dont une posthume. Ce sont des éditions françaises et non l'original. L'auteur ne connait pas son biographie car dans le dictionnaire il dit "Dans Chimie des parfums, ecrit en 1897, ce parfumeur et chimiste nous fait un exposé des recherches ..." Piesse était mort depuis 1882. La même remarque pour Rimmel.
page 215 - "acétate de styralyle synthétisé au début des années 40". FAUX. il y a déjà dans Crêpe de Chine (1925) et Gardenia de Chanel pour ne pas citer les formulaires de parfumerie des années 20 ou 30 comme Poucher et Cola. à voir aussi tous mes articles sur la note gardénia.
page 169 - la découverte de la ionone en 1898 / page 1172 - découverte de la ionone en 1893
page 148 - Vent vert, premier parfum vert composé à partir de 8% de quinoléine
page 53 - "l'histoire" de Samsara type dossier de presse, contredite par les propos de Jean Paul Guerlain dans l'anthologie page 642
A son tour, le dictionnaire porte des erreurs,  il est à la fois très dense sur un sujet, et trop court sur d'autres. Par exemple, il y a un bon nombre de parfums anciens qui n'ont aucune description olfactive, il ne fallait pas les introduire si l'auteur ne les a jamais sentis. La maison Piver est réduite à une demi page sans citer les grandes créations de la maison qui ont changé l'histoire comme si l'auteur n'a jamais entendu ou senti toutes ces merveilles.
Le parfum Glamour de Bourjois est presenté sans même évoquer le parfum Glamour de Chanel, lancé 10 ans auparavant pour le marché américain.
Pour Fumée de Lubin lancé en 1934 l'auteur parle de Paul Prot, déjà mort en 1924.
L'odeur de la fleur de freesia n'a rien à voir avec la description "capiteuse" - il y a plein de fleuristes à Paris pour vérifier l'odeur.
La date de naissance du Parfum Idéal n'est pas bonne, ainsi que de Coeur de Jeanette, toujours Houbigant. Page 406, Coeur de Jeanette (1900), page 1037, Coeur de Jeanette (1908) - aucune des dates n'est la bonne.
De même, l'auteur ne connait pas bien l'histoire de la mode quand il parle de Weil - c'était quand même une maison de fourrure (voilà pourquoi les parfums des années 20-40 sont Hermine, Zibeline, Antilope), le prêt à porter c'est une autre époque (années 50 et la maison s'écrit avec deux L, un seul L pour les parfums). "Réfugiée aux Etats Unis en 1940, la famille Weill prend le temps d'y lancer Secret de Vénus avant de rentrer à Paris à la Libération." Secret de Vénus est une ligne fameuse de 1933 - huile de bain.
L'histoire de Youth Dew est encore une fois une grande inconnue. L'auteur ne connait point la parfumerie américaine avant Lauder, encore moins les huiles de bain très parfumées comme Secret de Venus ou Abano que j'ai discuté sur le blog.
C'est intéressant de voir comment le parfum Mais Oui (Bourjois) est presenté, comme une création romantique  - à savoir qu'il y a une overdose de la base Animalis qui sent tout autre chose.
Il y a 4 pages sur la grande Maison Lubin, pourtant aucun parfum du XIXeme siècle n'est cité - c'était quand même l'âge d'or de cette maison française.
J'aurais aimé lire l'évocation de l'art du parfum dans d'autres pays. C'est une des raisons pour laquelle j'ai fait la conférence sur la Russie pour montrer une richesse qui n'est pas connue à Paris. J'y ajouterai toute la parfumerie anglaise du XIXeme siècle que j'évoque de plus en plus souvent sur le blog et les traités de parfumerie de la Chine ancienne et Inde où j'ai trouvé des idées très intéressantes.

Malgré les petites erreurs pour l'oeil très fin, l'ouvrage Les Parfums : Histoire, Anthologie, Dictionnaire est un magnifique panorama de la parfumerie et un des meilleurs cadeaux qu'on peut offrir par sa richesse et densité exceptionelles.

Ce livre fort attendu par moi est desormais sur Amazon d'où je viens de l'acheter, je ne l'ai pas vu dans les librairies parisiennes. 
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Moment de Bonheur (Yves Rocher) - new fragrance review

A pure garden rose surrounded by a fresh peony, a green hyacinth, a crystalline lily of the valley, a transparent jasmine, all in a soft musky veil with a delicate pink pepper note, the new perfume from Yves Rocher is a direct descendent of the perfumes who emerged from Pleasures (Estée Lauder) via Chloé. This version of Idylle (Guerlain) is extremely well constructed, with a very pleasant evolution and combines the precious rose and the tender jasmine of their collection. There were hundreds of perfumes from this family of dewy perfumes, but Moment de Bonheur is a very beautiful conclusion set in a nice context with a well mastered orchestration of fresh flowers with an "Idylle" patchouli-cedar aspect.


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Sunday, October 30

Basic Fragrance Design: Les Formes olfactives (8)

Coincidentia Oppositorum
Le Soi et l'Autre,
L'Eros et la Rose,
Le sens qui revient,
Le sceau est en huit,
Secret d'Or est déjà
Essence, Splendeur, Soleil,
Est sens infini

Le secret c'est l'essence ultime à mettre dans un parfum. "Une empreinte de moi dans la mémoire des autres" disait Guerlain et rien n'a plus de sens que cette phrase qui résume tout le travail qui est à la base d'une Essence. Le parfum est un clair obscur qui réunit les traces de l'âme et les signes du visible.
Tout grand parfum est comme une initiation dans un secret de la Nature dont le caractère odorant se révèle dans soi même sans s'apercevoir. Plus le travail du parfumeur est laborieux et à la recherche d'une vérité qu'il entrevoit, qu'il séduit et qu'il subjugue pour la révéler ensuite, plus l'engouement de la personne qui porte le parfum dans sa splendeur sera grand, immédiat et addictif. Mais cette splendeur ne peut pas être parfaite sans l'essence de soi même. C'est la note secrète qui agit comme un sceau sur l'odeur pour la rendre impénétrable. Cette note, en dehors de la virtuosité technique et l'esthétique de chaque création, c'est la signature la plus intime du parfumeur qui provient de son propre héritage olfactif. Dans la grande diversité odorante du monde ainsi que des créations humaines, il y a des zones de clair obscur, peu connues, peu visitées, mais qui ont un fort pouvoir émotionnel pour le créateur. C'est la collection de trésors de chaque Grand Parfumeur, à la fois des souvenirs et des objets réels qu'il garde précieusement puisqu'il s'agit de son Intimité avec le Parfum. Dans ce cas, le Secret c'est l'Odeur de l'Eros, la force même qui détermine un parfumeur de poursuivre son chemin vers le Parfum.
Tout parfumeur est un chasseur d'odeurs qui apprivoise les âmes. La signature se construit en deux étapes, le choix de la palette principale ou dominante, et le choix de la palette secrète, à la fois une sélection d'ingrédients uniques, peu connus, et une sélection d'images mentales, des petites obsessions olfactives qui hantent le parfum sans préciser leur identité.
Ces éléments ont pour rôle de fermer la forme olfactive, de la rendre opaque dans toute sa "transparence", car une vraie formeolfactive s'impose comme une évidence mais ne s'explique pas. Si le sceau est la marque unique du parfumeur, le secret se cultive aussi par l'ambiguïté. Un ingrédient dominant, clairement perceptible, sera légèrement "impurifié" par un autre avec lequel il partage une dualité dans le même registre olfactif. Cette opération n'apparaît qu'à la fin car l'ambiguïté peut nuire à la clarté de la construction quand la forme est poursuivie dans le labyrinthe créatif.
Lorsqu'une forme olfactive est parfaite, elle peut être transposée dans toutes les préparations qui flattent l'odorat: parfum, boisson, plat. La naturalité d'une forme olfactive vient de là. Plus une forme olfactive entretient des relations intimes avec la nourriture terrestre plus elle sera acceptée sans difficulté. Plus une forme entretient des relations intimes avec la nourriture celeste, plus elle sera durable. Sans entrer dans les détails, la nourriture des dieux est inconnue aux marques contemporaines, c'est à la fois Culture et Histoire du Parfum, donc archétypes odorants. Un parfum dure pour une autre raison qu'il plait.
Que représente la totalité des formes olfactives imaginées par l'homme depuis l'Antiquité? Je pense que c'est une carte mentale (mind map) qui traduit le rapport entre l'Homme et les Odeurs.
J'ai résumé les principes exposées dans les articles dédiés à la naissance de la forme olfactive en deux tétrades qui doivent se retrouver dans une Essence. La première expose les odeurs de la Nature, en nombre de 4, et la deuxième les odeurs qui donnent du Sens en transformant l'odeur première dans un parfum. Cela s'applique à n'importe quelle forme olfactive, la notion d'Essence étant indépendante de la tonalité.

Les odeurs de la nature (en nombre de 4)
Les odeurs du Temps (du début et de la fin, d'une Histoire)
L'odeur qui anime et qui lie (la conjunction)
L'odeur divine, du Sens et de la Connaissance
L'Odeur Secrète

La qualité d'une Essence par rapport à une odeur brute c'est son rapport avec l'Homme et là on a les deux catégories très distinctes, le parfum paysage ou atmosphère (destiné à parfumer l'environnement) et le parfum pour soi. La différence entre le parfum à porter comme Essence et tout autre odeur inventée par le parfumeur est le fait que le parfum personnel est une initiation: on initie les autres dans son propre univers en les attirant d'une manière invisible et inexplicable et on s'initie soi même dans le culte du Beau, dans un sens plus large dans les mystères odorants de l'Univers. La différence entre un parfumeur et un consommateur est donnée par la richesse énorme de l'expérience odorante du premier que l'autre ne connaîtra que rarement, puisque les gens sont à la fois conservateurs et sédentaires. Voilà pourquoi, lors de la représentation d'une odeur lointaine (disons l'Inde) il ne faut pas mentir, mais donner le plus de richesse possible à travers ce que je nommais l'arrière plan, la richesse moléculaire et les notes secondaires qui ne doivent pas s'annuler par une accumulation exagérée.
Le parfum est une intégration dans la Nature dans le sens d'une communion avec les expériences olfactives majeures de l'Humanité, même si le prétexte évident est une simple odeur de fleur du jardin. La richesse d'un parfum a deux niveaux: une richesse des facettes, qui à l'extrême, quand elles sont toutes activées, donnent la lourdeur du parfum baroque, et la richesse moléculaire qui agit dans l'arrière plan. La richesse de l'expérience combinée à la facilité de la lecture du parfum qui s'impose comme une évidence a toujours été le trait des grandes créations.

Oser Savoir Croire. L'Essence s'impose comme une découverte qui contient à la fois le Savoir du présent et le Savoir du passé (richesse olfactive de ce qu'on connaît et de ce qu'on connaissait) et l'élément ultime qui est la notion de croyance. Dans le Beau, dans le Vrai, dans le sens secret de l'univers qui finalement se déploie sous nos yeux tous les jours. C'est la Nature Sacré du Parfum qui donne accès à l'intimité des choses lointaines.
Le Parfum, le plus futile des Arts car il n'a apparemment aucun rôle à part d'enrichir les marques qui le produisent, est pourtant le lien le plus intime entre Nous et l'Univers. C'est une science secrète qui cultive le secret duquel elle n'a pas la clé. La beauté des grands parfums, à part le génie et la Sagesse des créateurs, est donné par le Temps. A force de travailler plusieurs années sur un forme olfactive qui hante l'esprit d'un parfumeur, la réponse, la solution, ou la structure finale, vient toute seule comme si le Parfum dirigeait le Parfumeur et non le contraire. Le parfumeur n'est que l'interprète de l'Essence à un moment déterminé de l'Histoire. Le Parfumeur relie l'homme à son univers intérieur, connu ou oublié.
J'ai devant moi un petit flacon de Chanel No5 des années '30 dont le jus est en parfait état et je suis dans un état de pur bonheur. J'ai la formule complète manuscrite de la main de l'auteur dans les versions qui ont abouti au produit final et pourtant je ne peux pas m'expliquer pourquoi elle me subjugue depuis des années. L'universalité atteinte par la création d'Ernest Beaux nous transpose ailleurs. 
 Le plus grand secret d'un parfum c'est finalement le créateur lui-même.

Comme une abeille qui attrape l'âme d'une Fleur pour la transformer dans son Or (le monde réel), le Parfumeur cueille le Savoir des autres arts (le monde des idées) afin de rendre à la "Fleur qui meurt" une vie dans l'imaginaire des autres.

                 
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Fragrance is the 8th Art - Octavian Coifan - Le Parfum est le 8ème Art
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Saturday, October 29

Basic Fragrance Design: Les Formes olfactives (7)

L'odeur et son conjoint,
Qui lie et qui exalte,
Une odeur minérale,
Une odeur de champignon,
Une odeur végétale,
Une odeur animale,
Tétrades des Sens
Combinés à l'infini

Une des plus anciennes formes est le simple accord entre une teinture d'ambre gris et une teinture de musc, les deux élaborés avec très grand soin, ce qui n'est en aucun cas réductible au mélange ambrox / muscone. C'est l'archétype de l'odeur qui lie et de l'odeur qui exalte, dans toute sa majesté. Dans ce cas, les éléments du règne minéral et animal sont présents de manière directe dans le parfum.
Il y a très peu de produits qui transposent en parfum l'élément minéral véritable. Lors de la distillation d'une huile volatile, le minéral reste dans l'alambic et ne passe pas dans la colonne. La minéralité n'est accessible qu'à travers les teintures des racines, même si cette odeur de terre n'y est que trace. Malgré son accès par une petite série de molécules, elle intéresse plus par les notes de l'arrière plan, les odeurs méconnues de la terre. Ces notes importantes font partie de notre patrimoine car elles ont été apprises bien avant l'apparition du langage et avant qu'on ne devienne bipède, pour les retrouver après dans l'ambiance des cavernes à côté des premières formes de peinture.
L'ambre gris introduisait l'odeur de la mer, même si elle-même n'est pas une odeur marine. La découverte de la Calone et de l'Hélional coïncident avec la disparition graduelle de la vraie teinture d'ambre gris dans les parfums, remplacée depuis les années 50 avec les molécules nouvelles de Firmenich et Dragoco à travers 3 spécialités célèbres. Une fois que l'ambre gris a totalement disparu des parfums dans les années 90, même sous forme de reconstitution olfactive, la Calone a explosé. Et quand la Calone et les notes marines ont commencé à se faner par surdosage, c'est la note de l'ambroxan et de l'ambroxide qui sont montées en overdose comme si l'homme cherchait en vain l'ambre gris primordial et sa richesse odorante archétypale qui n'est égalée que par l'encens comme je l'ai expliqué dans le passé. La frâicheur qui explose de l'eau et de la lessive qui sent l'Ambrox c'est le résumé lointain de cet ambre gris qui apprivoisait les mystères marins dans chaque maison urbaine. On s'entoure de l'ambre comme à 1900 mais sous la forme de la frâicheur tenace de la lessive qui ne sent point comme la teinture.
La disparition graduelle de la mousse de chêne, tout d'abord pour des raisons de goût et puis par son remplacement par des reconstitutions, a eu comme réponse toute une floraison des notes gardénia (et récemment des accents de truffe) car, de toutes les fleurs très connues, c'est elle qui a cette note champignon de façon évidente. La mousse de chêne, malgré son identité olfactive, est un champignon associé à une algue (à voir aussi pourquoi les masculins evernyl-calone sont si nombreux) et qui absorbe l'odeur de l'écorce du bois sur lequel il pousse. La vraie teinture de mousse de chêne portait en elle par sa simple nature botanique et son processus d'extraction les odeurs oubliées minérales et des champignons.
L'odeur du règne minéral entrait dans le parfum antique par la présence du sel non raffinée et des poudres minérales, puis par la teinture d'ambre gris qui avait flotté des années sur l'océan, mais aussi par toutes les teintures des racines, et finalement par les extractions des racines, qui gardaient encore un souvenir de leur origine sousterraine.
L'odeur du règne des bactéries était présent par l'alcool, tout d'abord le vin et après, l'alcool de distillation, issu d'un produit de fermentation, mais aussi par les fermentations variées qui faisaient partie de la technologie de production des certaines extractions comme la rose et le patchouli dont les notes se marient justement par cette intervention du "moisi" bactérien. Désormais, la biotechnologie ouvre une nouvelle voie vers des domaines odorants inconnus pour le parfum, mais très connus dans la cuisine.
L'odeur des algues et des champignons, y compris les lichens (une symbiose champignon algue), n'a été représentée que par un nombre très restreint de produits naturels, notamment les mousses. Ce n'est que maintenant qu'on a accès à d'autres odeurs de ce règne pour les introduire de façon subliminale dans une composition.
L'odeur végétale même a été la matière de prédilection du parfum, car la plus accessible et acceptable à cause de son rapport avec la nourriture terrestre.
L'odeur des insectes, encore très méconnue, a été représentée par l'usage du miel dans les formules antiques jusqu'au XIXème siècle, ainsi que par la cire d'abeille utilisée dans les crèmes parfumées pour donner de la consistance.
L'odeur animale, rare, précieuse, inattendue, a été apportée dans les parfums à travers la graisse animale qui servaient comme support pour les pommades solides antiques, par la graisse utilisée pour extraire les fleurs, et bien sûr par les nombreux produits animaux dont on ne connaît que 5 aujourd'hui (ambre gris, musc Tonkin, civette, castoréum, hyraceum) même si le nombre et les extractions possibles étaient bien plus nombreuses.
Un parfum doit porter en lui l'héritage olfactif de l'univers, même si cet ensemble s'exprime de manière silencieuse quand les molécules responsables pour ces odeurs sont présentes en trace: Minéral, Champignons (et formes de vie inférieure), Plantes, Animaux (et insectes).
Toutes ces notes, à part leur importance dans la civilisation humaine, font partie de notre existence quotidienne, mais chaque fois pour des instants très courts liés à notre activité. Un parfum qu'on porte sur soi pour des heures et qu'on remet le lendemain avec la même envie "inexplicable" est l'essence qui prolonge toutes nos expériences comme si la notion temps (début-fin d'une activité) serait interrompue pour notre cerveau.
Un vrai parfum n'est pas une bonne odeur, un sent-bon, c'est une Imago Mundi qui nous accompagne dans le silence, même si son thème est l'odeur évidente d'une pêche mûre.
La richesse du parfum très ancien était donnée par la source des ingrédients, leur mode d'extraction et la technique de production du parfum. Cette richesse se cachait souvent sous l'apparence d'une simple rose, facilement identifiable, mais la quantité d'informations transmise à notre cerveau était énorme.
Un Parfum est une Essence qui résume tout, même s'il s'agit d'un mélange savant d'épices, d'un vin aromatisé ou d'un extrait à porter sur soi. Les exemples dans les cultures à travers les siècles sont nombreux. Toutes ces "odeurs" qui se trouvent dans une assiette ou dans un extrait ne sont qu'une chose - un résumé olfactif de l'univers qui nous dicte lui-même ce qui manque à l'harmonie de l'expérience. En cuisine on y arrive par intuition mais quand une telle harmonie est atteinte, la création traverse les siècles sans changer parce qu'on ne sent pas un besoin d'inventer.
Après avoir imaginé la forme olfactive, même dans sa plus abstraite représentation, il faut l'introduire dans la vie et dans l'ensemble des odeurs qui gèrent notre existence pour lui assurer une présence réelle en tant qu'odeur Vraie.

                 
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Friday, October 28

Basic Fragrance Design: Les Formes olfactives (6)

Une odeur qu'on touche,
Une odeur qu'on sent,
La feuille dans la graine,
Le bois dans la racine,
Le fruit dans la fleur,
Peau, l'air, l'eau,
Qui flotte et qui submerge
La Sève et Le Sang

Quelle est la raison pour laquelle une odeur se reflète dans des parties végétales ou animales tellement différentes sans accomplir un rôle biologique similaire encore moins dans des espèces voisines? Pourquoi une série de molécules macrocycliques de musc se trouvent-elles dans telle résine, telle racine et telle graine pour ne pas y ajoutes le nombre assez important d'autres plantes qui ont une odeur musquée sans être pourtant extraites pour la parfumerie?

Toute odeur existe entre sa plus matérielle existence, ou la source, et sa plus abstraite représentation, ou l'idée qu'on se fait de cette odeur à la manière d'un ingrédient volatil totalement désincarné de son corps. C'est le cas du rapport entre l'odeur du musc naturel et les muscs contemporains. Ils sont issus de la synthèse organique mais leur rapport avec la première source du monde réel (la sécrétion du chevrotin) est à la fois très lointain et très proche car les chimistes sont allées au cœur même de cette note olfactive en "purifiant" à l'extrême la notion d'odeur musquée. Pourtant, chaque molécule garde en elle le souvenir de son "origine" malgré son existence artificielle (pas encore découverte dans la nature) et pour cette raison il y a les facettes secondaires du musc (boisé, fruité, animale, aromatique et même herbacé). Si à partir d'une plante / animal à odeur musqué on extrait le principe musc, on peut de la même manière partir de la molécule nouvelle et imaginer la partie de la plante qui l'aurait contenue.
"Revenir à la source de l'odeur" est une étape majeure pour donner la vraisemblance d'un parfum. Pour une source odorante du monde naturel on cherche l'essence, c'est-à-dire l'odeur qui la caractérise de façon matérielle et qui la différencie au niveau volatil. Pour un accord très abstrait d'une forme olfactive nouvelle on cherche la matérialité, la source possible qui aurait pu la produire dans la nature. On arrive de cette manière à "fixer" le "volatil" (pas dans le sens direct de la ténacité), à lui rendre une source qui va projeter à notre cerveau ses odeurs soujacents.

La matérialité de l'odeur ou son corps - la racine d'angélique est tout d'abord une racine;
L'âme de l'odeur - ce qui lui est propre, unique, spécial à l'odeur des racines d'angélique par contraste avec les points communs qui peuvent s'établir avec d'autres familles olfactives et des matières premières avec qui elles partagent une série d'ingrédients;
L'identité de l'odeur - les éléments qui composent l'esprit de l'odeur et ce qu'on attache comme une évidence à cette odeur pour l'identifier dans la plus volatile rencontre;
Puisque la parfumerie opère avec des ingrédients, il faut les connaître et les utiliser dans toute leur richesse odorante, à partir de la source végétale jusqu'à chaque type d'extraction, y compris à la plus "volatile" (car totalement libre du support), qui est la molécule même.
Toute odeur naturelle d'une plante évolue entre le très volatil et le très tenace, presque non volatil, la parfumerie n'utilise que ce qu'il y a entre les deux, qu'elle a divisé en trois parties. Désormais, on a accès à des molécules très volatiles d'une grande intensité, qui se trouvent en traces dans le petit grain, le galbanum, le muguet. Ce sont des molécules de grand impact odorant dont la présence dans toute reconstitution synthétique donne de l'esprit ou de la vraisemblance immédiate. Cet "esprit" est notamment présent dans les arômes où la reconnaissance doit être immédiate car le temps accordé est extrêmement court par rapport au parfum. On saisit l'esprit d'une fraise dans un yogourt synthétique aromatisé, son "âme" et son "corps" passent dans l'estomac dans les secondes suivantes.
Quand on regarde l'analyse de l'air autour d'une plante et puis l'analyse d'une extraction de cette plante, on note une variabilité énorme et un grand nombre de molécules qui ne font pas partie de la palette du parfumeur. Certaines molécules sont extrêmement volatiles, d'autres trop lourdes presque sans odeur, et leur accord dans une composition est presque impossible.
Pourtant, toutes ces notes du monde végétal, qu'on perçoit tous les jours, sont accessibles à travers les différentes extractions, souvent utilisées sans connaître ce qu'elles sont réellement: absolue, concrète, CO2, enfleurage, huile essentielle, teinture, résinoide, headspace, etc. Chaque méthode apporte quelque chose et cette essence il faut l'employer avec justesse puisque, à part l'odeur qui donne le caractère distinct et identifiable d'une matière, il y a aussi les autres odeurs de l'arrière plan qui apportent la richesse moléculaire.
La parfumerie actuelle dispose de ce que les anciens rêvaient et mettaient en métaphores, chaque produit moderne à sa place lors de la recherche odorante. Chaque fois une note odorante très connue est utilisée comme élément majeur (une fleur de jasmin par exemple), tous ces produits modernes doivent être connus pour un choix judicieux même s'il s'agit d'un usage des traces.
Un extrait de parfum est une Essence qui contient la matérialité corporelle d'une plante dans toutes les hypostases accessibles. Cette matérialité on l'appelait Sel, la minéralité d'une plante restait toujours dans l'alambic lors de la distillation sous forme d'un résidu. Mais toute cette richesse chimique et odorante des "micro notes" de la plante vivante était accessible à travers les infusions / teintures. A la fois les sels minéraux (donc oligoéléments dont on connaît l'effet lors de l'usage du parfum sur la peau) et les odeurs des molécules peu étudiées se retrouvaient dans l'arrière plan du parfum.
L'esprit très volatil d'une plante qui se dégage quand on la sent n'est qu'une partie de son odeur et il est représenté par des molécules très volatiles et souvent très fragiles. A cause de cette fragilité, la température détruit beaucoup lors de la distillation à feu ouvert ou par entraînement à la vapeur, mais aussi dans le cas des absolues. Il ne faut pas oublier la nature même d'un solvant (polaire, apolaire, etc.) qui ne donne jamais une extraction totale. Mais toute cette richesse est désormais accessible pour certaines plantes à travers les extractions CO2 et les analyses headspace qui donnent accès a cette fragilité olfactive à côté des molécules nouvelles de grand impact.
L'âme volatile d'une plante qui contient toute sa richesse biologique, c'est-à-dire d'autres notes qui expriment les fonctions biologiques de la partie botanique étudiée, est l'essence concrète et absolue. Les acides gras, les cires, tout ce qui est lourd et donnait des soucis lors de la filtration et mise en bouteille d'un parfum ancien, ce sont les éléments dont une plante se sert pour accomplir ses fonctions. Leur odeur est faible, leur rôle immense et méconnu. Ce n'est pas par hasard que le beurre d'iris 15% irone s'appelle beurre et, malgré la synthèse des irones, on l'utilise encore.

Corporalité Très Fixe, Esprit Très Volatil et Âme Volatile sont les 3 aspects de l'odeur d'une plante qu'on peut accéder désormais pour une partie assez restreinte de la palette du parfumeur.
Au niveau des formes olfactives, donc de l'idée elle-même, cela se traduit par la recherche de l'élément très fixe et de l'élément très volatil lorsqu'une idée à pris naissance. Cela n'a rien à voir avec tête/cœur/fond. Il s'agit de trouver le départ et la fin ou support d'une note pour avoir une évolution naturelle de l'idée depuis son apparition (le clair) à sa disparition (obscur). L'Esprit très volatil annonce l'apparition de l'Ame Vitale tandis que sa Corporalité, dont la source vient du monde réel, garde son souvenir à la fin de l'évaporation et sert aussi à relier les deux pour assurer qu'une forme olfactive ne se décompose en deux au cours de son évolution temporelle.

Le XIXème siècle a commencé par l'explosion en lumière des Eaux de Cologne à la manière des révolutions qui cherchaient la liberté et l'expansion et comme une odeur volatile qui cherche à remplir un espace. Le siècle odorant a fini par être "fixé". Le XXe siècle a commencé par l'ambre qui embaumait toute création parisienne, il a fini par le musc surdosé dans tous les parfums contemporains. Comme je le disais déjà en 2005 quand j'ai ouvert le blog, les deux odeurs fondamentales, l'ambre gris et le musc Tonkin, jouaient le rôle des 2 actions fondamentales de toute Essence - coaguler et exalter. L'une peaufine les notes comme un liant invisible, l'autre les amplifie.
"Coagulatio", effet produit notamment par l'ambre gris mais extensible à d'autres processus dans la création du Parfum, signifie trouver l'élément qui relie toute la composition en lui donnant forme et sens, "fixer l'idée volatile". Il ne s'agit pas d'introduire une molécule lourde et tenace mais un liant approprié en fonction de la tonalité, afin de garder le caractère jusqu'à sa lente disparition.
Par contre, l'exaltation produite par le musc est extrême dans le cas du Musc Tonkin et son effet est profond et méconnu, très différent des muscs actuels. Je m'en suis rendu compte en faisant des reconstitution anciennes avec de la vraie teinture quand j'ai vécu plusieurs fois le même état décrit dans toute la littérature du XIXème siècle, une sorte de nausée euphorique bizarre, parfois difficile à supporter. D'ailleurs, l'association entre la teinture de Musc Tonkin et les aldéhydes du Chanel No5 me donnent cette effet verre de champagne qui n'est pas reproductible avec les molécules modernes.
Pour chaque type de note olfactive, depuis la rose aux bois, il y a toujours ce type d'ingrédients, l'un qui relie la forme, l'autre qui l'exalte, l'un qui "retient" l'autre qui "explose" et de cette opposition naît le dynamisme d'une odeur. Pourtant, ces 2 éléments ne sont pas nécessairement les éléments majeurs de l'identité olfactive. Un rôle très complexe est joué par la famille des molécules apparentés à l'Hédione qui à la fois lient et exaltent une note jasmin si la bonne dose est choisie (donc pas une surdose qui "dilue"). Quand un élément qui exalte est surdosé il arrive à lier parce qu'il suffoque les autres éléments.
Le mécanisme coaguler-exalter qui finalement traduit l'opposition fixe-volatil est semblable à la sève et au sang et en général au rôle des fluides dans un organisme. Quand une fleur est jeune et verte, son fluide est une sève, quand la fleur s'épanouit, on parle d'un fluide sexuel, même si les deux caractérisent sa fonction chez la plante. C'est aussi la différence odorante entre un jasmin Sambac pétale et un jasmin pays. On parle donc d'un Sang de Jasmin et d'une Sécrétion de Jasmin à côté des notes qui caractérisent l'identité olfactive de la fleur.
Le liant c'est ce qu'il y a dedans, comme l'ambre gris qui a longtemps "macéré" dans l'intérieur de la baleine et puis il a "macéré" dans l'eau de l'océan en s'imprégnant de son essence minérale. L'exaltant est ce qu'on "jette" avec une intention, comme le fait le musc herbivore avec sa sécrétion. L'un harmonise, l'autre fait vibrer une composition.

Toute ESSENCE naît d'une opposition et d'une ressemblance qui lui donnent quatre principes d'odeurs qui forment son noyau, toujours sur deux axes. "La tétrade embrasse et contient toutes choses" disait Hiérocles d'Alexandrie et de la même manière, un parfum s'achève dans une double quaternité, la première et sa réflexion, en mode majeur et mineur ou micro, pour atteindre le concept d'Unité et Diversité. Construire une essence avec moins de 4 ingrédients est impossible, on est dans l'apparence d'une odeur qui est certainement belle comme tout élément primaire de la palette, mais on n'est pas de le Vrai et le Subtil car la "note" n'est pas le "parfum". L'odeur annonce la plante, la note annonce le Parfum.
                 
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Thursday, October 27

Basic Fragrance Design: Les Formes olfactives (5)

Une fleur de jour
Une fleur de nuit
Le très haut et le très bas
En silence et en splendeur
La graine et la feuille,
La fleur et le fruit
Combinés à l'infini
Des Sens

Toute forme olfactive peut être soumise à une série d'opérations formelles dont les plus importantes sont l'addition, la soustraction, l'intersection, le renversement ou le miroir. Afin de comprendre les 3 premières j'ai fait le jeu suivant. Sur une table j'ai une belle rose de jardin et une poire juteuse, chacune avec son identité biologique et olfactive unique, ainsi que la reproduction la plus proche de leur odeur que j'ai été capable de réaliser à la manière d'une photographie et qui exclut mon interprétation ou intervention. Chaque formule a moins de 20 ingrédients, dont la majorité existe d'ailleurs dans le headspace de mes objets réels. A partir de ça j'ai fait les exercices suivants:
- isoler la note poire qui existe dans la rose comme partie intégrante de son profil olfactif;
- isoler la note fleurie et rosée qui existe de manière subtile dans l'odeur de la poire mûre;
- peser la rose sans l'accord poire et la poire sans son accord rose;
- modifier de façon subtile l'accord poire dans la rose pour qu'il s'approche le plus possible de la poire réelle;
- modifier de façon subtile l'accord rose dans la poire pour qu'il s'approche le plus possible de la rose réelle;
- réaliser le transfert direct des accords suivants dont le but est d'obtenir le twist de l'accord initial, donc une modification: rose sans accord poire + poire sans accord rose, puis rose sans accord poire + toute la reconstitution poire, poire sans accord rose + rose sans accord poire, poire sans accord rose + toute la reconstitution rose;
- réaliser la note hybride entre la note poire isolée de la rose et la note rose isolée de la poire;
- travailler cet accord nouveau dans chaque overdose (1:9 et 9:1) afin d'obtenir une poire nouvelle et une rose nouvelle, toutes les 2 issues du même "arbre".

Une forme olfactive parfaite peut être renversée en utilisant les mêmes ingrédients dans la proportion opposée. Cela permet, lorsqu'un grand Parfum est conçu, qui n'est qu'une Harmonie nouvelle, de produire encore une série de formules originelles à partir de la formule initiale, chacune avec une identité propre, donc sans être une variation. C'est le cas du rapport entre 2 formes olfactives majeures qui ont dominé le XIXème siècle, dont l'expression de l'ambivalence, le double caractère qui s'exprime en même temps, se retrouve dans le fameux parfum qui fit la gloire de la maison Lubin.
Il y a 3 niveaux qui concernent le travail formel. Ils ne représentent pas ce qu'on appelle structure pyramidale du parfum, ni l'interprétation proposée par Jean Carles chez Roure.
- le support ou la structure choisie comme départ, souvent un autre parfum ou la structure olfactive d'une odeur de plante. C'est le support "fixe" qui a pour but de donner la solidité du parfum et de matérialiser l'idée souvent fragile. Ce n'est jamais une idée abstraite, mais souvent une autre structure qui a été choisie pour sa beauté et sa perfection;
- l'âme ou le propos c'est l'idée nouvelle ou le temps présent qu'on introduit, le thème majeur au niveau olfactif, l'idée qu'on a avant même de bâtir le parfum et de choisir les éléments pour sa représentation;
- l'esprit ou l'envol c'est l'ensemble extrêmement nouveau, mais caractéristique du parfum, qui a pour but de donner le caractère, la reconnaissance instantanée, mais aussi l'originalité et la force.
A cela j'ajoute les 3 critères dérivées de la rhétorique (amorce, escorte, portée) dont le rôle est de transformer la forme olfactive et d'établir le lien avec l'Homme (séduire, captiver, attacher) à travers des étapes comme inventio, dispositio ou elocutio, dont l'effet final est le Grand Style.
Cela s'exprime finalement par une mise en abyme parfumeur-public par l'auto similarité, qui, au niveau de la forme olfactive, traduit un effet de miroir de l'œuvre dans elle-même, à la manière des peintures de Jan Van Eyck ou Vélasquez, et, au niveau formel olfactif elle est traduite par la reprise de l'accord majeur au sein des structures mineures.
La langue des odeurs a été connue par l'Homme avant l'apparition du langage articulé, le Parfum a aussi les traits d'une langue oubliée où le parfumeur œuvre avec les figures de style, les procédés d'expression qui s'écartent de l'usage ordinaire afin d'acquérir une expressivité particulière propre à l'Art Poétique du Parfum.
On a dans ce cas l'exemple de l'expression "ordinaire", des odeurs connues de la vie courante (les odeurs gourmandes recomposées de Demeter Fragrance Library), et leur mise en parfum à travers les métaphores. La gourmandise de Guerlain est poétique en s'éloignant de la gourmandise courante (le parfum culinaire) car elle fait usage de l'art poétique à travers une volonté stylistique très claire pour obtenir un effet recherché dans un univers culturel de référence (la note gourmande au temps d'Auguste Escoffier).
Tout Parfum est un écart par rapport à la langue commune, ou univers olfactif courant. Pourtant, plus une société vit dans un monde sans odeurs réelles, plus elle aura besoin de se les réapproprier de même que cette langue commune d'une société ne cesse d'évoluer à travers les siècles.
Dans l'art rhétorique, la figure de style fait partie de l'elocutio, partie du style et de l'ornement, le choix des "mots" et la composition des "phrases". Dans le Parfum on aura donc un équilibre subtil entre les archaïsmes (les odeurs anciennes d'une forme olfactive), les néologismes (la nouveauté olfactive) et l'emploi des métaphores et des figures de style afin de rendre service au sens et à l'idée même transmise par la forme olfactive.
Un parfum rempli d'archaïsmes s'écrit sur un parchemin indevinable par la modernité, un parfum avec trop de mots d'invention récente risque de devenir un OVNI olfactif et un parfum sans métaphores est prosaïque. L'usage équilibrée des trois fait vibrer l'Essence.
A partir de cela, 3 types de discours nouveaux peuvent se construire dans l'Univers du Parfum:
- le neo-vintage qui se pare du style historique à la manière du design qui reprend les codes anciens, depuis l'objet restaurée jusqu'à la pastiche;
- l'avant-garde qui œuvre sur les mots inconnus et forge de nouveaux signes odorants dont l'usage et l'adoption restent incertains;
- la parfumerie des métaphores, suspendue entre le minimalisme de l'expression essentielle et la richesse baroque des sens et entre l'odeur-ingrédient (Jean Claude Ellena) et l'odeur-sens (Serge Lutens).
Le mérite premier de la figure de style, propre à l'auteur, dans le sens antique du mot auteur (lat. auctor, celui qui fait augmenter) et la phrase de Buffon, est de s'éloigner de l'usage courant et de procurer un plaisir ou delectatio par le rapport entre le signifiant (la matière employée) et le signifié (le sens de l'odeur). Dans le parfum, le but est d'enrichir le signifié par une richesse formelle inhabituelle. On n'est pas dans des mélanges stéréotypes ou des associations communes (le vert sent le vert, le fruit est un fruit) même si le thème du discours est familier (réaliser une odeur de noix de coco). Cette richesse inhabituelle caractérise les parfums Goutal.
Les principes de base sont les suivants: l'analogie (l'équivalence d'une image olfactive à travers un élément commun, la comparaison de 3 images olfactives, la métaphore), la substitution (l'allégorie ou la représentation concrète d'une image olfactive abstraite, le symbole, la métonymie qui substitue un terme par un autre avec un rapport logique mais sans une apparenté odorante commune), l'opposition (parallélisme, antithèse, inversion). A cela s'ajoutent les figures qui sont similaires au travail de la sonorité en poésie et qui s'appliquent notamment aux molécules dont la tonalité odorante se juxtapose souvent, comme la reprise (l'oxyde de rose et le diphényle oxyde) et le jeu sur la proximité de la note odorante des familles éloignées (pyridines et quinoléines). La rupture de construction ou l'ellipse dans la syntaxe odorante, la juxtaposition et le raccourci, sont des éléments de la parfumerie contemporaine qui opère au niveau de l'émotion spontanée (la ligne Hermessences).
Pour résumer l'idée de Cicero transposée dans le huitième art, les figures de style du parfum sont des figures de mot (odeur ingrédient) et des figures de pensée (odeur sens). Leur usage avec justesse et parcimonie rehausse le discours de la forme olfactive tandis que leur abus transforme la richesse en confusion.

Les auteurs de la Pléiade disaient que le texte est un plat à déguster quand la langue est relevée par des figures de style, qui sont comme un fleurissement ou des épiceries.

"Les ornant et enrichissant de Figures, Schèmes, Tropes, Métaphores, Phrases et périphrases eslongnées presque du tout, ou pour le moins séparées, de la prose triviale et vulgaire (car le style prosaïque est ennemy capital de l’éloquence poëtique), et les illustrant de comparaisons bien adaptées de descriptions florides, c’est-à-dire enrichies de passements, broderies, tapisseries et entrelacements de fleurs poëtiques, tant pour représenter la chose que pour l’ornement et splendeur des vers".
Pierre Ronsard

                 
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Wednesday, October 26

Santal Massoïa - Hermessence (Hermès) - new fragrance review


By a strange coincidence, a curious accident, or just the fruit of an approach too minimalist for this generous theme, the new creation from Hermès is not exactly a sandalwood perfume, but something else, already floating in the scented space of Paris. Santal Massoïa, with its powerful herbal coumarine milky lactonic aspect (actually the scent of 2 molecules) evokes immediately the scent of a fig in the very specific interpretation found inside and around Colette shop, on the same Fb. Saint Honoré street, while right in the middle, both geographically and on the scent level, sits the beautiful Ninfeo Mio from Annick Goutal. The candle effect, when the fig meets the herbal hay accord, is very present in the first stages of evaporation without revealing any aspect of the so called sandal wood theme. Maybe the only interesting element is a narcissus / mimosa note creating a delicate, but faint, baby skin idea, and a powdery note reminiscent of Bois de Farine. The influence of Kelly Calèche is clear inside this very small opus which lacks however the contrasts and the good elements of the first perfume. The drydown of Santal Massoïa (Hermès) reveals the woody aldehydic aspect found in the original Calèche, but this extremely small quote is not at the height of the masterpiece composed by Guy Robert. What a strange thing to find both Calandre and Rive Gauche rose & jasmine woody accord as a reminiscent note inside this very modern perfume, but none at their height. Is Jean Claude Ellena going to the roots of the perfumery he "rejected" when he started to express his own vision? Unfortunately, the amazing lost beauty found in Doblis, with its true sandalwood note, has not served as inspiration to this minimalist perfume. The soul of the tree is not contained inside this volatile poem which leaves on skin a trace of the white soaps so popular in the 60's. . The tenacity on skin of Santal Massoia is extremely poor (less than 1hour and half) which is terribly disturbing given its name because sandalwood notes are "addicted" to human skin.
Jean Claude Ellena is maybe one of the few perfumers on this planet who could afford to use the real sandalwood specialties, rare and very expensive, giving their right expression to a public which lacks the true dimension of authentic materials, often replaced by their shadow. But he choose a different path for Santal Massoïa, the most recent opus from the Hermessence line.

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Tuesday, October 25

Perfumes for a catlover

Nepeta cataria - menthe aux chats - contains nepetalactones
Teucrium marum - germandrée des chats - contains dolicholactone
Valeriana officinalis - valériane officinale - contains actinidine
Actinidia polygama - cat powder - contains iridomyrmecin
Menyanthes trifoliata - buckbean - contains mitsugashiwalactone
Other less popular scented plants for cats: Viburnum opulus, Origanum dictamnus, Nemophila menziesii, Lippia javanica.
Sometimes even fenugreek and mango can attract cats as they contain dihydroactinidiolide. There is also a honeysuckle called Lonicera tatarica which contains nepetalactones and its wood can be used for cat toys.
A cat presented with a cat attractant may roll in it, paw at it, or chew on the source. These compounds might mimic the feline facial pheromone. A plant in a garden containing cat attractants are often destroyed by enthusiastic cats.
A small drop of essential oil in your perfume and all the cats in the world will love you, including the black type crossing your path. Valerian is also used against urine markings in undesired places.

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A Men Eau de Parfum sublimée d'un Concentré de Piments Rouges - new fragrance review


If the feminine versions from this line are exquisite and opulent interpretations of the original perfumes, the masculine counterpart is not a happy "Haute cuisine" creation and definitively the less inspired from all the previous versions of A Men. The red hot chili note is indeed a very original twist for the chocolate sweetness of the perfume, but this note, in stead of revealing the qualities of the cocoa by a sharp contrast, transforms the whole creation into a pastry. In fact, "A Men Eau de Parfum sublimée d'un Concentré de Piments Rouges" smells more like a "pain d'épice" you serve at Christmas. The original idea is totally lost in the sticky confusion. However, this 'pain d'épice" note, which seems to appeal to many brands this season, is for the moment the best version you can find on the market. Unlike Angel, where the use of cocoa magnified the perfume but didn't transform it into a syrupy chocolate, the result of A Men is too culinary and not very Haute. 

Collection Le Goût du Parfum:
Angel Eau de Parfum sublimée de Poudre de Cacao Amer
Alien Eau de Parfum sublimée de Caramel au Beurre Salé
Womanity Eau de Parfum sublimée de Chutney de Figues
A Men Eau de Parfum sublimée d'un Concentré de Piments Rouges

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Monday, October 24

Dolce & Gabbana - 14 La Tempérance - D&G Anthology - new fragrance review

Another perfume which doesn't really smell after a while, the new woody musky perfume from the D&G Anthology line should smell of orris, ambrette seed and musk. In fact, 14 La Tempérance smells like a Dior Homme version ultra diluted in a creamy musky soft pear-peach ocean. Not interesting at all for the P&G detergent maker, the owner of the Dolce & Gabbana brand.
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Sunday, October 23

Airborne (Hussein Chalayan) - new fragrance review

The new perfume of Hussein Chalayan, now celebrated through an exhibition in Paris, is made in collaboration with Comme des Garçons and named for the 2007 FW fashion collection. It is a musky boring perfume with a fresh cologne neroli note and it's actually a rework of Cologne Mugler formula twisted with several CDG ingredients like incense and juniper berry. 
Airborne (Hussein Chalayan)has the same repulsive detergent freshness like the perfumes of Byredo.
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Saturday, October 22

Basic Fragrance Design: Les Formes olfactives (4)


Imaginons la forme olfactive de la manière suivante: une graine, qui est le germe de l'idée ou l'inspiration, va donner un arbre avec des fleurs et des fruits qui représentent l'achèvement de l'essence qu'elle contient. On peut représenter le regard qu'on porte sur cette forme comme une épure dans le dessin. Une vue en plan, quand on regarde de haut, et une vue frontale, quand on regarde de face. Il y a donc le symbole que notre esprit peut percevoir comme une évolution arborescente en nous éloignant du germe primitif, soit comme une circumambulation quand on réalise un mouvement circulaire autour de cette forme. Toutes les deux ne sont que la projection d'un seul mouvement "temps-espace" en spirale exécuté en même temps que l'évolution, comme si la pensée était une lente abeille douée d'une vie éternelle à la recherche de la fleur d'un baobab, après avoir découvert sur terre sa graine.
Toute forme olfactive qu'on perçoit doit être étudiée par rapport à son passé, sa généalogie, et son possible avenir, ce qu'elle pourrait devenir, en essayant de la situer dans la structure arborescente des idées.
Est-ce que je suis devant une idée à l'état germinatif?
Est-ce que je suis devant un arbre avec la fleur idéale?
Est-ce que je me réjouis du fruit des idées quand les feuilles tombent?
Comprendre la position de l'homme en train de se réjouir de la splendeur d'une forme c'est aussi comprendre la durée de vie de cette forme. Il n'y a pas de hasard dans le choix des parfums par les masses et ce qu'on appelle tendances font partie d'un cycle olfactif, certes soumis à des mutations, mais précis par les sens intimes que les gens accordent aux odeurs sans le savoir de manière consciente.
Il y a deux méthodes majeures d'étude dont les noms m'ont été inspirés par Freud et Jung car, à la manière des rêves, l'odeur vit dans le clair obscur du flou.

La méthode circulaire
Comme une circumambulation autour d'un grand symbole, la méthode circulaire offre une image panoramique d'une odeur qu'elle décompose de manière analytique, précise et minutieuse.
Si lors de la chromatographie d'une essence naturelle les molécules individuelles qui la composent sont séparées, dans cette méthode on vise l'odeur et non les ingrédients. Le but est de tracer les facettes qui composent une odeur, à partir des notes majeures jusqu'au traces. Cela bien sûr impose déjà une bonne connaissance de la palette et de l'univers olfactif, car plus on a des références plus on sait ce qu'on est en train d'explorer. Cette méthode est analytique et exclut l'usage de l'imagination qui sert à relier les choses lointaines. Il faut donc se méfier à sentir ce qu'il n'y a pas dans l'odeur et se douter constamment des facettes esquissées. Voilà donc si dans une telle odeur on sent une rose, il faut bien préciser qu'elle partie de la rose ou quel type de rose. Rien n'est plus difficile que de faire la différence entre ce qu'on sent dans une odeur et ce qu'une odeur suggère à l'esprit. Il y a deux types d'analyses à faire, l'une qui repose sur les odeurs de la palette (des odeurs extraites) et l'autre qui repose sur les odeur de la vie. Toutes ces images olfactives découvertes à l'intérieur d'une odeur sont notées avec soin et mémorisées. La circumambulation d'une odeur est faite toute la vie, il faut revenir sur ses notes, les corriger, les compléter, toujours dans le même esprit analytique. Après, cette méthode s'applique à une forme olfactive imaginée par le parfumeur, donc à une idée nouvelle qui attire. Toute forme nouvelle est comme une odeur inconnue, comme un nouvel ingrédient, qu'il faut bien connaître et "corriger" avant de l'envoyer comme une Essence au public.

La méthode arborescente
A la manière d'un arbre qui jaillit d'une graine sans ressembler à celle-ci mais tout en contenant son essence, la méthode arborescente des associations libres à pour but de se libérer devant l'inconnu et le flou d'une odeur. On exprime sans discrimination et critique toutes les pensées qui viennent à l'esprit de façon spontanée lorsqu'on se trouve devant une odeur, tout en prenant soin de les noter. Elle a pour but de déceler l'inconnu, la trace, l'impossible, le paradoxe qui se cachent souvent dans une odeur et d'exprimer sa richesse. La résistance c'est la tentation de reconnaître l'odeur et la frustration de ne pas pouvoir la nommer tout de suite. Le jour où j'ai donné un autre nom à l'essence de poivre noir et aux clous de girofle, tout a changé. Après le jeu, quand l'esprit est bien imprégné de cette odeur, il faut étudier patiemment les notes, classer les découvertes et les erreurs, tracer le lien inconnu et lointain qui se dessine, parfois même le pattern. Si la méthode est pratiquée à des intervalles régulières, elle va permettre à dessiner le portrait d'une odeur telle qu'elle se présente à l'esprit, souvent loin de ce qu'on apprend. Il faut oublier le nom pour se laisser emporté par l'odeur. Quand la méthode est appliquée à une forme olfactive nouvelle, donc à une odeur imaginée par le parfumeur, sans avoir accès à la formule, donc aux ingrédients matériels de la représentation, elle permet de faire surgir l'intime de cette forme et les traits qui souvent n'ont pas été conçus, qui à leur tour peuvent être modifiés et retravaillés afin d'accroître l'impact émotionnel du parfum. Dans ce cas l'ébauche même du parfum est la graine soumise à la germination.

Comme savoir qu'elle est l'identité d'une odeur connue? Appliquez les 2 méthodes sur 2 groupes de parfumeurs (l'un plutôt habitué à la note à cause de la préférence ou du travail et l'autre moins attaché), de manière individuelle et collective, suivie par la validation des détails par le même groupe, l'usage d'un logiciel et d'une nouvelle séance à partir de ce qu'on "sait" déjà. Multipliez par quelques milliers pour l'ensemble des ingrédients accessibles et vous aurez un outil de composition très efficace.

Toute création de parfum est un long processus d'étude. Contrairement à la poésie, quand certaines personnes à un certain âge arrivent à une sorte d'état poétique continu, l'art du parfum demande une étude constante et approfondie, car les "mots" du parfum ou les odeurs dépassent largement tous les mots d'une langue parlée. Il y a des odeurs qu'on connaît depuis la naissance en étant constamment exposés, ce sont des odeurs connues par l'esprit. Leur reproduction ou mise en parfum demandent un énorme travail car le parfumeur doit reproduire ce que les gens savent d'une vie. L'illusion de l'odeur, ou sa plus simple réduction, fonctionne quand il n'y a pas d'odeur similaire et accessible sur le marché du parfum. Mais dès qu'une tonalité similaire apparaît, avec plus de vraisemblance par rapport à l'image que notre esprit s'est formée depuis des années, la nouvelle interprétation sera aussi vite acceptée. La création de cette odeur impose une longue étude pour le parfumeur car il devra savoir de manière consciente ses détails afin de choisir les ingrédients de sa palette qui peuvent l'exprimer le mieux possible, avant de procéder à sa propre interprétation, mais toujours dans le même registre. On est donc dans deux types de parfumerie - l'une de maturation, l'autre d'invention, l'une prend l'idée fragile qui flotte dans un autre parfum pour lui rendre la majesté, l'autre invente une graine souvent par mutation ou croisement. Un grand parfum est la synthèse des deux types. Il y a pourtant des graines nouvelles qui ne germent pas, comme il y a des fleurs stériles.

                 
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Friday, October 21

Basic Fragrance Design: Les Formes olfactives (3)


Résumer l'art du parfum au mariage "savant" de 2 molécules détournées dans un acte "esthétique" c'est un peu se tromper de la valeur même d'une odeur dans la vie. Rien n'est plus simple que de marier un nombre très restreint de belles matières dans un mélange harmonieux et agréable, rien n'est plus difficile que de construire un Parfum. Le plus difficile, et pourtant le cœur de ce métier, c'est donner un sens à ce qui pourrait sembler un mélange aléatoire d'ingrédients et d'aller au delà du caractère agréable de toute bonne odeur. Ce sens n'est pas l'invention du parfumeur, il est présent dans l'existence de la plante (à la fois biologique et chimique) ou dans les "usages" qui s'associent aux cours des siècles à une odeur particulière.
La connaissance de la chimie est essentielle à l'art du parfum car elle permet de comprendre la nature même des choses, leur rôle dans la vie et leur transformation. La question qui se pose n'est pas "qu'elle est l'odeur de la vanilline?", mais "qu'est-ce que c'est la vanilline?". Cette généalogie naturelle à l'échelle micro (biochimie) ou macro (botanique) est l'une des clés de la composition à côté des archétypes et la généalogie des formes olfactives. Une molécule très simple avec une très faible odeur présente dans le jasmin est essentielle dans la construction de l'héliotrope même si elle ne donne pas le caractère de cette fleur - le secret c'est dans les réactions très simples qu'elle subit de manière naturelle et surtout au pH de la peau.
Prenons le cas de l'odeur de thé vert qui a marqué depuis les années 90 le monde entier à travers beaucoup d'interprétations. Cette note de thé, végétale et anorexique, est une odeur sans sexe car elle provient des feuilles, qui rarement ont une importance dans la sexualité végétale ou animale. C'est l'odeur qui précéda les parfums musqués et le symbole de la fraîcheur anonyme, désincarnée. La thé introduit dans les parfums c'est la note des feuilles, vertes ou noires, séchées, ranimées dans une tasse lors de leur infusion dans l'eau bouillante. Cette odeur abstraite, car une représentation minimaliste de l'odeur naturelle, est dépourvue d'un élément vital - la promesse de la régénération qui est la fleur, d'ailleurs présente dans le thé au jasmin. Si l'hédione est l'ultime représentation abstraite de la présence d'une fleur de jasmin, elle n'est point son principe, encore moins "l'essence" de cette fleur dont l'odeur résume son existence végétale. Pour devenir un parfum, l'odeur de thé a besoin de toute une série de modifications. Autrement c'est une bougie.
Le thé vert est une feuille séchée, parfois moisie, dont la forme allongée est tordue à cause de la tension qu'elle a du subir. L'eau bouillante versée la fait revivre et pour un instant la plante "embaumée" renaît. Les thé verts chinois façonnées en forme de fleur qui s'ouvre dans la tasse nous rappellent le miracle caché de cet ancien breuvage. Ce qu'on aime c'est cette magie, cette résurrection pareille à la coutume arabe de servir le café aromatisé, la plus belle manière de parler aux sens de la résurrection après le feu (le café est torréfié), ou même à la manière très ancienne de préparer le breuvage sacré de cacao.
Mais l'odeur de thé ne se résume pas au pot ouvert sur le comptoir de Mariage Frères. En analysant la manière dont les anglais consument le thé, donc les habitudes, les gestes et les odeurs qui les entourent, on comprend tout de suite ce qui manque à la représentation, les ingrédients ou les notes à introduire en faible dosage à la fin de la composition pour ajouter le vrai et le juste de l'essence.
Le rôle de ces notes qui sont des accords tertiaires par rapport à la composition c'est d'introduire la nouvelle odeur dans la vie et lui donner un sens ou un lien ancestral dans un registre qui reste en silence. Par exemple, l'usage pour cette note thé vert d'une trace d'une absolue cire d'abeille et d'une reconstitution d'une infusion appelée Miel d'Angleterre, telle qu'elle était vendue par Guerlain au XIXème siècle, sans oublier le gaïac qui sent le bois des maisons de thé et l'amertume de la vanille, ainsi qu'une absolue florale asiatique.
Le parfumeur ne peut pas s'extraire aux cycles de la vie, encore moins faire abstraction des principes qui gèrent la formation d'une certaine odeur, son rôle et son histoire. Là il y a l'énorme différence entre "la note olfactive" et "le parfum", entre le plus simple accord qui suggère l'odeur de thé, et un parfum de thé qui capte son essence, en plus de son odeur. Un jasmin sans chair, bâti exclusivement sur l'Hédione, donc un "souvenir aérien de jasmin" n'est pas un jasmin, mais une autre fleur et il faudrait utiliser l'autre nom. Pourtant, le surdosage est fréquent dans la nature, il faut donc trouver les autres éléments qui complètent cette forme olfactive sans les piquer au vrai jasmin, car le résultat sera toujours un jasmin de synthèse dilué dans l'Hédione et non une fleur. Il est stupide et inutile de bâtir un parfum de jasmin sans utiliser, même en trace, le jasmin lui-même ou au moins une autre extraction de fleur jasminée.
De même, aucun vrai parfum féminin ne peut pas se construire sans au moins 2 extractions florales, même si elles sont en trace et ne donnent pas la note dominante.
Dans un vrai parfum il y a des matières qui sont utilisées plus pour leur sens que pour l'odeur évidente, car à part la note même d'une matière première naturelle il y a son "trésor moléculaire", qui donne accès à l'inconnu. Cet "inconnu" c'est ce qu'on peut pas extraire pour l'instant, c'est un peu l'âme des choses qu'on cherche souvent dans une autre plante ou elle est plus "concentrée".
Par exemple, le très simple accord huile essentielle de Rose Bulgare - huile essentielle de Géranium Bourbon a quatre degrés de signification en fonction de la proportion.
On est tous les jours confrontés à la complexité de la nature quand on sent les odeurs des fruits, des fleurs, de la nourriture où de toute émanation vivante. La plupart des parfums contemporains mainstream sont des parfums d'ambiance, rarement avec une valeur esthétique, encore moins avec un sens. C'est pour ça qu'on les achète sans les aimer et on les oublie aussi vite. Ils ne donnent pas le frisson qui n'est pas le caractère essentiel du Beau, mais du Vrai. Je sens et je ne sens rien, c'est la définition de la parfumerie mainstream. Le métier du parfumeur c'est d'extraire l'essence des choses, réelles ou imaginaires. Le parfumeur n'est pas dans l'illusion mais dans le vrai. Faire une essence qui plait aux gens qu'on n'a jamais connus, car ils sont nés une vie après, c'est un peu toucher aux cordes sensibles de l'existence dont la Beauté est une condition mais pas la seule.


                 
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Thursday, October 20

Counterfeiting and perfume protection - Les dangers de la contrefaçon olfactive

Last night, SFP (Société Française des Parfumeurs) hosted a conference & debate about the delicate subject of counterfeited perfumes on the market and the possible ways to protect the perfume. The debate was animated by journalist Sabine Chabbert.
Maître Emmanuelle Hoffman (Avocat à la Cour, spécialiste en droit de la propriété intellectuelle) presented the main legal instruments which would be appropriated to protect the perfumes underlining also their limits according to the French law system, through several recent examples.
Jacques Vaillant exposed several conclusions from a previous conference on a similar subject which took place several years ago and gave several technical details about the analysis between original and counterfeited products and its methodology.
Pierre Nuyens (perfumer) showed the differences and various meanings between inspiration, copy, adaptation, twist and their impact on the market.
Frédéric Beaulieu (Président de la société Millennium Fragrances) exposed the dangers of counterfeited perfumes, giving shocking images with fake perfumes of his own brand (Kaloo baby products) copied in China, Saudi Arabia, and other countries showing the difficulties of this endless fight.
Patricia de Nicolaï (perfumer) insisted on the duty to defend the perfumer giving a very recent example I've presented briefly on this blog about the mentality of contemporary brands.
Bernard Marionnaud (Créateur de la marque) spoke about his experience in this field.
However, many things were not discussed and not named directly. It seems the subject is too delicate for an open debate, though many aspects are important behind the scenes.

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Basic Fragrance Design: Les Formes olfactives (2)

Une odeur de loin
Une odeur de près
Une odeur qui attire
Une odeur qui rejette
Tout dans le temps
Tout dans l'espace
Combiné à l'infini
Est Sens

Tout parfum est une opposition qui se construit à l'échelle du temps et de l'espace, entre le volatile et le fixe, toujours sur les deux plans, le réel (ce qu'on touche) et sa réflexion (ce qu'on sent), entre l'image mentale (ce qu'on "connaît") et sa projection en dehors de nous (ce qu'on "reconnaît" dans la palette), entre l'odeur et l'ingrédient tangible qui lui correspond, entre l'ingrédient et l'odeur qu'il évoque, tout dans l'évident et dans le subtil, dans la mesure contrôlée et le jeu du hasard. Cette dynamique part d'une simple opposition pour se multiplier chaque fois, 2,4,8,... et revenir à l'unité primordiale.
Une forme olfactive est suspendue entre l'Inspiration (ce qu'on prend comme modèle) et l'Ingrédient (ce qu'on utilise), tout dans l'équation temps-espace.

Inspiration nouvelle: une nouvelle variété de rose qui vient d'être inventée;
Inspiration ancienne: une facette d'un parfum ancien oublié;
Inspiration de loin: le parfum d'une fleur exotique tropicale;
Inspiration de près: une pâtisserie qu'on regarde tous les jours;
Ingrédient nouveau: une nouvelle molécule jamais utilisée;
Ingrédient ancien: une molécule classique;
Ingrédient de loin: ylang ylang (mais pas les épices);
Ingrédient de près: les aromates qu'on met dans les plats.

Chaque génération de créateurs dépeint un monde idéal dans un monde imparfait et déterminé, à travers les 3 variables majeures: l'inspiration (ce que le créateur sent), la palette (ce qu'il a à sa disposition), les principes (les règles de son esthétique). Les angles de vue de chaque époque, créateur et public sont rarement en convergence. Au cours des siècles, notre environnement olfactif change, pour comprendre un créateur il faut revivre une partie de sa richesse sensorielle car la tendance moderne se dirige vers un appauvrissement des expériences, une atténuation des odeurs vraies et leur remplacement avec des substituts standardisés, moins riches. On sent plus, mais moins.

Inspiration nouvelle avec des ingrédients nouveaux: le parfum d'innovation;
Inspiration ancienne avec des ingrédients nouveaux: modernisation d'un parfum;
Inspiration nouvelle avec des ingrédients anciens: adaptation aux tendances;
Inspiration ancienne avec des ingrédients anciens: le parfum même du passé.

A cela s'appliquent les principes de composition, à leur tour en mutation, pour ajouter le parfum de la vraie avant-garde, qui est un choc pour les contemporains comme c'était le goût du premier ananas apporté en Europe, et le parfum ancestral, archétypal ou ethnographique, qui a pour le nez moderne la même étrangeté.
Le parfum s'impose comme un évidence, il est compris, mais subjugue et intrigue. S'il est trop simple on s'en lasse très vite. S'il est trop étrange on aura du mal à l'écouter jusqu'à le rejeter à tort. L'étrange anime le familier qui à son tour l'apprivoise. Toute note olfactive aura un élément bizarre qui surprend la note familière sans la contredire.
Dans un grand parfum il y a toujours 4 grandes classes d'odeurs qui peuvent se multiplier encore une fois si on applique la variable Temps-Espace et la variable Inspiration-Ingrédient. Les classes majeures sont les suivantes: une odeur connue, une odeur originelle, une odeur oubliée, une odeur cachée.
Une odeur connue est celle qui est l'évidence même pour la plupart des gens, immédiatement identifiable car elle est essentielle. C'est l'odeur de ce qu'on mange, de ce qu'on boit, de ce qui nous entoure et que nous sentons sans chercher la source. C'est aussi les odeurs universelles qu'une civilisation connaît depuis des centaines d'années (la pomme, la menthe) ou des odeurs spécifiques à une certaine zone ou époque en fonction des changements des activités humaines (la calèche en cuir de jadis).
Une odeur originelle représente la nouveauté qui vient compléter l'héritage d'une société. C'était le cas de l'introduction des épices, des fruits exotiques, des fleurs nouvelles dans les jardins publiques au XIXème siècle. Elle est donc souvent l'odeur d'une plante exotique peu connue ou l'odeur d'une molécule nouvelle.
Une odeur oubliée est l'élément qui déclenche l'émotion car il est lié à un sentiment de l'histoire personnelle ou universelle. Il s'agit d'une facette d'un parfum oublié, d'une création ancienne ou d'un accord qui flottait dans la jeunesse.
Une odeur cachée c'est une odeur interdite, tabou, secrète, que les gens aiment parce qu'ils la détestent jusqu'au point d'en faire une obsession fétichiste. Il s'agit souvent des odeurs de la biologie animale ou végétale, odeurs de vie, de mort, de sexualité, et surtout des odeurs qu'on réprime pour les retrouver souvent ailleurs, sous un autre nom plus candide.
Par exemple, dans le cas d'une note violette je prendrais un parfum oublié de Roger et Gallet de ma collection en me posant la question de l'impact d'une molécule très récente de Firmenich qui n'existait pas avant 1900, ainsi que l'odeur originelle d'une absolue fleur de câprier. L'odeur connue c'est la plus simple et moderne interpretation de l'Iris, telle qu'elle flotte dans l'air depuis 5 ans avec sa conotation lumineuse et propre. Mais à cette infusion de lumière qui permet le mariage impossible du passé (Roger & Gallet) et du présent (la molécule verte de Firmenich) j'ajouterai la note sale et détestable des racines de costus ainsi que les bizarres molécules qui font partie de son caractère de bête souteraine. Ce n'est que le départ de la note violette, ou sa très rare graine, car le parfum est autre chose - c'est l'essence qui fait vivre une idée. Dans cette fleur j'ajouterai le secret d'une violette embaumée, une note archétypale qui est tout simplement l'odeur qui pouvait se construire au temps de l'Egypte ancienne à partir des plantes locales, et il y en a plein pour ma fleur. Cette odeur de loin de la violette égyptienne est un petit parfum qui se glisse entre les pétales comme un mystère sans que personne sache ce que c'est.
Tous ces principes s'appliquent à la création de n'importe quel type de forme olfactive qui vit suspendue entre le très ancien et le très nouveau, entre l'intime et le très connu, entre l'odeur locale et l'exotique. Pour une fraise il faut se demander quelle est la fraise connue mais aussi quel est le côté tabou du fruit, à quel point il devient dégoûtant, quelle est sa "mort" et ce qu'on a oublié de la fraise à force de la manger d'une seule manière. Cette vérité de la fraise se trouve dans sa chimie et dans son anthropologie culturelle. A ce moment là, le parfumeur est un archéologue de l'âme qui a pour mission d'introduire dans son parfum un fragment de culture.

                 
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