Le parfum moderne ne peut pas vivre sans sa mythologie et il n'y a pas de science plus noble que celle qui se propose de savoir les effets de l'Odeur sur l'Ame humaine. Cette science comprend la psychologie et l'anthropologie. Pour les deux, la connaissance de la création du parfum, les "boissons", la "nourriture" et leur histoire sont fondamentales. Les mythes fondateurs et les dieux sont des reflets de l'Univers intérieur, leur intégration dans l'étude du parfum a pour but d'extraire des typologies qui règnent depuis des millénaires sur notre existence. A la question "Qui a été avant, l'Homme ou l'Odeur?" je réponds par une autre "A-t-il été possible d'éprouver la même sensation dans un passé lointain où dans une contrée lointaine?". Aujourd'hui, même si le Sacre ne côtoie plus le Profane comme il le faisait jadis dans le Temple, les gens gardent le souvenir des mythes de la culture occidentale. Une figure mythique résume l'apparent Chaos des traits et des faits complémentaires et son évocation parle aux gens davantage que toute classification des parfums. Par contre, le pouvoir du mythe se retrouve dans l'histoire et non dans l'iconographie. L'odeur est liée de manière intime à toute activité humaine, comprendre son fonctionnement pour l'emprisonner dans un flacon, se réduit à l'étude de cette activité et de ses changements au cours de l'histoire. Tout est une métamorphose et le parfum de l'avenir se lit dans le miroir du passé où l'on confronte le présent.
Les classifications du parfum, à l'usage du parfumeur ou à l'usage du consommateur, ont pour but, comme toute taxonomie d'ailleurs, de rendre accessible la connaissance du Réel et de le cartographier. La floraison des sous familles et parfois la confusion qu'elle engendre, démontrent l'effort d'apprivoiser l'inconnu. Si la filiation est bonne par sa généalogie, les noms des "classes" ne sont pas toujours les meilleurs. Ils renvoient à des structures du présent sans vraiment couvrir le passé ou prédire leur devenir. De la même manière, les classes sont souvent sous l'emprise de l'ingrédient quand elles devraient être sous l'emprise du Sens ou l'image que l'odeur évoque.
La notion floral aldéhydé, malgré sa justesse pour décrire ce qu'il y a dans la formule, ne donne aucune indication sur l'identité odorante et le sens intime de ces parfums. Ce genre de classification s'apparente à la première classification utilisée dans l'art: "nature morte, huile sur toile, 33x21 cm". Une classification d'archive. Ce n'est qu'au moment où l'on identifie "le sujet, le style, l'école" que l'on peut parler de l'Art du Parfum. Le terme "floral aldéhydé" pour évoquer certains parfums des années '20 c'est un peu mettre dans la même chambre toutes les Vierges, huile sur toile, Italie, XVIème siècle. Ça dit tout et rien.
Toute classification est une question de référence et d'intention. Le parfumeur prend comme référence ses étalons matière première qui lui servent pour donner forme à une idée. Le marketeur prend comme référence les étalons de vente ou l'originalité sur la marché. Pour le consommateur il n'y a ni ingrédients laboratoire, ni top ten, encore moins l'histoire du parfum. Les références qu'il verbalise sont toutes les odeurs qu'il connaît à travers toutes ses expériences de vie. Sans voir la source ou le flacon, l'odeur plait sans être enfermée dans une catégorie, mais elle est toujours reliée à quelque chose.
J'ai bâti pour moi-même plusieurs types de classifications qui ont toujours comme caractéristique fondamentale et essentielle un nombre pair (une puissance de 2) de catégories. L'odeur primordiale, celle qu'on ne peut pas sentir puisque c'est l'Odeur Totale d'un autre réel, se divise en deux principes, Le Féminin (qui attire et qui emporte) et Le Masculin (qui soutient et qui agit), deux catégories complémentaires, que l'on peut retrouver dans tous les aspects de la vie, et notamment dans la philosophie chinoise (yin-yang). Le Féminin et le Masculin, agissent à tout développement d'une nouvelle catégorie car le 2 devient 4 qui devient 8 qui devient 16.
Le Féminin et le Masculin n'ont pas un rapport direct avec l'odeur féminine et masculine portées par une génération à une époque déterminée de l'histoire. D'ailleurs, ce que les hommes et les femmes portent à une certaine époque est sujet à la même influence - un parfum féminin se métamorphose dans un parfum masculin pour la nouvelle génération. Pour en comprendre plus il faudrait évoquer Freud.
Toute époque cherche à définir son parfum féminin parfait et son parfum masculin parfait afin de démarrer un nouveau cycle, donc une mutation. Parfois, cet idéal prend la forme d'un parfum, souvent les facettes sont éparpillées dans un nombre restreint de parfums mais, quand les parfums sont portées par les gens, l'odeur se forme dans l'air.
Ces deux principes, Féminin et Masculin, gèrent aussi les odeurs de la planète, le très chaud et le très froid, les odeurs qui existent dans une région et les odeurs qu'on désire quand on y est présent. Chaque principe porte en lui le germe de l'autre, ils sont interdépendants. L'excès de chacun au niveau olfactif détermine la notion de masculin-féminin dans un parfum, notion qui caractérise seulement une époque. La mutation continue fait qu'une devient l'autre dans le cycle suivant. Les catégories d'odeurs tournent à la fois dans une roue (la roue des tendances odorantes) et dans un pendule - le principe du mouvement c'est le Pendule de Foucault (Panthéon, Paris) et son image dans un miroir virtuel (donc un double pendule).
J'ai résumé ces deux principes odorants par deux parfums majeurs du XIXème siècle dont la formule originale traduit de manière parfaite à travers les ingrédients de l'époque et la philosophie du temps les prototypes odorants fondamentaux. C'est le Bouquet Opopanax et La Fougère Royale.
Le Bouquet Opopanax c'est le Sud et l'Arabie, parfum qui porte en lui les racines du passé et de la vie. C'est l'odeur narcotique des fleurs avec nectar attirant qui se mêle au "miel" ou les résines. Sa fonction a été toujours d'attirer: la fleur qui attire les abeilles, les résines qui attirent les dieux. C'est la prêtresse, la femme avec une guirlande au cou qui porte l'offrande, donc l'association de La fleur magique et de l'Oriental narcotique. C'est par excellence l'odeur cultuelle de la fertilité telle qu'elle était offerte sur les premiers autels. C'est aussi l'odeur d'un temple égyptien ou le Kyphi brûle à côté des fleurs.
La Fougère Royale c'est le Nord et l'Europe du Nord, parfum qui porte en lui les spores d'une nouvelle plante portés par l'air vers de nouveaux horizons. C'est l'odeur qu'on va conquérir, comme le paysage de l'homme chasseur à la conquête de l'espace, qui porte le remède, donc l'association entre La forêt enchantée et le Plein Air. C'est l'odeur la plus ancienne qui imprégnait le chasseur quand il rentrait en apportant les fines molécules imprégnés sur ses vêtements en cuir.
Chaque type porte en lui le germe de l'autre, dans l'Opoponax du XIXème siècle il y a une petite Fougère tandis que la fougère retient un aspect de l'autre dans le fond. Le Bouquet Opopanax et La Fougère Royale résument toutes les idées du XIXème siècle et de leur union résulta Jicky, chef d'œuvre par excellence car c'est un parfum parfait par l'unité dans la diversité. L'Eau de Cologne n'est que la fraîcheur aérienne d'une "fougère" ou sa rosée, principe isolée dans un seul parfum. La version extrême de la cologne c'est le froid nordique, dont le prototype a été l'EDC polaire.
Les deux principes se déclinent en 4 types majeurs qui donnent les parfums à travers une série de 8 sous types, puis 16 et finalement 32 pour couvrir les zones les plus intimes et mystérieuses de l'univers odorant de la vie. Les catégories se dessinent sur une "boussole" qui a pour but d'orienter la réflexion autour d'une odeur. Les catégories, un peu comme des ruisseaux dans l'apesanteur d'un espace tridimensionnel imaginaire, donnent naissance au zones d'où fleurit le parfum, l'idée mise dans un flacon. Tous ce qu'on sent (y compris les parfums) a une place sur cette carte énorme. Chaque fois qu'une "plante" se fane, donc un type olfactif disparaît du marché, la germination d'une "graine" commence qui n'est que la métamorphose d'une autre plante.
Ely Cathedral, Cambridgeshire, England
Voilà les catégories majeures avec le sens du mot enchanteur qui dévoile en cachant:
La Fleur magique ou ce qu'on appelle le Floral
- la fleur de jour
- la fleur de nuit
L'Oriental narcotique ou ce qu'on appelle l'Oriental
- la nourriture de l'esprit
- la nourriture du corps
La Forêt enchantée ou ce qu'on appelle le Boisé majestueux
- le bois et les racines
- les mousses et la terre
Le Plein Air ou ce qu'on appelle la Fougère des plaines
- la fraîcheur de l'air et la sève fraîche
- les herbes aromatiques et le foin coupé sec
La Fleur actuelle par excellence c'est J'adore. Le magnifique Poison (Dior) c'est l'accord parfait entre une Fleur Magique de Nuit (la tubéreuse) et L'Oriental Narcotique (l'opopanax miel d'épice). Terre d'Hermès est La Forêt par excellence et la précision du rendu en font l'équivalent du Chypre dont la réinvention a commencé avec Polo.
La Fougère Royale magnifiait jadis l'odeur de la plaine aromatique à travers la coumarine qu'on trouve dans le foin, la lavande et beaucoup de plantes sèches, comme note dans l'arrière plan. Un concept avec une overdose, donc un angle de vue précis dans la Nature.
Le Chypre classique magnifiait l'odeur de la Forêt à travers la mousse de chêne qui pousse sur les arbres, mais d'apparence délicate par rapport à la majesté de l'arbre. Un concept avec une overdose comme si on sentait la forêt à une autre échelle. Le Chypre moderne est un mot usurpé car ce qu'on construit actuellement devrait porter un autre nom.
Le Cuir c'est la peau embaumée dans la fumée des bois, odeur obtenue dans le procès de préparation des gants de jadis. C'est le Corps embaumée à travers la Fumée dont la plus ancienne expression odorante c'est "mummia per fumum", donc un rituel du Sud qui a pris plus de 4000 ans pour être transposée dans un liquide odorant du Nord humide où tout se décompose.
Chaque type majeur évoqué représente un Univers olfactif en soi qui demande à être exploré sans les préjugés positivistes du XXème siècle qui a cherché la vérité objective et mesurable du parfum avec la peur constante de sa dimension poétique car tout art demande une lecture constante et longue. Cette pauvre vision caractérise les gens qui désirent tout connaitre sur le parfum après une formation d'une demi-journée ou qui ont la prétention de se faire livrer une texte très explicite / recette par un auteur comme si le parfum était une formule mathématique qu'on exhibe sans pudeur après des mois de travail.
Tout grand parfum définit avec précision microscopique un territoire olfactif en éliminant toutes les impuretés ou les notes olfactives qui n'ont pas de sens dans le schéma. A l'échelle globale, un grand parfum couvre la plupart des catégories pour réaliser une synthèse parfaite. Une catégorie est soit dominante soit ornement dans un parfum. Maîtriser un grand nombre de dominantes, donc des catégories bien définies qui s'expriment avec puissance, pose le risque du bruit - la Tour de Babel. Plus on a des ornements, plus il faut étudier les rapports mineurs car ils ont tendance a se réunir pour générer une nouvelle entité olfactive.
Les erreurs, donc la surdétermination du parfum, on les voit dans certains parfums des années 40 et 50. A force de tout dire, certains parfumeurs se sont perdus dans la forêt odorante du Réel. On ne peut pas tout sentir avec la même force et avec le même souci du détail. TOUT fini dans le CHAOS pour redevenir UN. Un parfum qui dure, ou un classique, arrive à maîtriser les 4 dominantes de l'époque dans la même composition et a révéler le caractère universel de chaque idée. 2 principes majeurs, 4 types dominants et 32 catégories dont 16 ne sont actuellement que des ornements, transforment le Parfum dans un jeu de l'esprit. J'ai inscrit les catégories dans un ordre spécial dans un tableau carré qu'on appelle en mathématiques "carré magique" puisque les sommes sur chaque rangée, sur chaque colonne et sur chaque diagonale sont égales. Cela permet de jouer à l'infini sur cette table, un peu comme le jeu d'échecs, pour dessiner des structures harmoniques à partir d'une idée de départ. Cette notion de l'Art combinatoire des parfums a des centaines d'années dans l'Orient, on l'utiliser pour faire des parfums nouveaux.
La relation entre le principe Masculin et le principe Féminin s'apparente à la relation antique entre l'archer et la pêcheuse. L'un tire, l'autre attire la proie. De même, elle est transcrite par le Principe Volatil qui explose la note et le Principe Fixe qui la retient dans la dynamique de la forme olfactive.
Le schéma des 4 types (et sont extension à 8) peut être appliqué à toute odeur de la palette du parfumeur. Pour un lys, fleur par excellence, il faudra chercher l'Orient Narcotique et la Forêt magique ou pousse la merveille, donc chaque dimension au sein de la note avant de commencer à bâtir les correspondances nouvelles.
Il y a aussi la dimension active de la note (l'odeur forte qui envahit) et la dimension passive (l'odeur délicate qui attire), chaque matière privilégie l'une des deux, le renversement est toujours une mutation olfactive qui a le pouvoir de déclancher un nouveau cycle.
Cette union de la tradition des ancêtres et de l'omniprésence, tissée à travers la combinaison infinie des types de base sur le damier s'exprime par la figure du nœud sans fin.
Mon usage des métaphores a pour but d'éviter la notion purement olfactive, trop simpliste. Dans une fleur on peut sentir une note qui vient d'ailleurs, donnée par une molécule commune avec une matière d'une autre catégorie, donc une parenté directe et objective. Mais, il y a aussi le cas de la parenté indirecte à travers un élément A qui relie B et C. La richesse sémantique de chaque odeur demande impérativement l'usage des métaphores dans la verbalisation, donc d'un langage poétique qui encercle le Réel sans prétendre le montrer du doigt.
Un parfum est une figure d'ordre et d'harmonie qui porte en lui l'idée tourbillonnaire et le principe d'antagonisme en résumant de cette manière la complexité de la nature dans un contraste harmonisé.
Le parfum comme œuvre est un pharmakon pour paraphraser Derrida dans son discours sur pharmakon-pharmakos-pharmakeus.Ce n'est pas un élément ni un composé d'éléments, mais un milieu élémentaire, mixte, impur, sans essence stable ni caractère propre, toujours ambivalent. Le terme antique pharmakon à un sens complexe qui renvoie au rituel, au remède, au poison, au talisman, au cosmétique, au parfum ou aux substances psychotropes.
Les quatre fonctions du parfum (rituel, eros, remède, esthétique) se réunissent à travers le parfumeur qui, dans la nouvelle aube dorée du troisième millénaire, retrouve son ancien rôle de pharmakeus, l'enchanteur, celui qui émerveille le monde. L'exil du parfumeur dans le monde contemporain n'est que la dimension symbolique du rituel antique exprimé par le même mot. Cet exile s'achève desormais, une fois que le monde est en train de retrouver la Tradition oubliée de l'Antiquité.